
'Francis Lalanne n'est pas près de passer de mode, même sa guitare est branchée'
Interview de philippe Bouvard pour Paris Match(1984)
Il est arrivé sous une pluie battante vêtu d'une veste blanche et chaussé d'espadrilles très giscardiennes:
'Je ne m'habille pas selon le temps qu'il fait, mais selon le temps que je souhaiterais qu'il fasse.Chaque matin en me reveillant, je me demande comment je vais me deguiser.'
Un jour il choisit une gandoura, le lendemain une cape de mousquetaire ou une de ces costumes d'Indiens qu'il affectionne:
'Les gens pensent que j'ai rapporté ça du fin-fond des Etats-Unis. En réalité ça vient de Poissy.'
Récemment il a porté pour la première fois de sa vie une cravate :
'On fêtait les quatre-vingts ans de mon père. J'ai voulu avoir quelque chose autour du cou. Formidable. Je recommencerai...'.
Deux ou trois fois par semaine, il entre dans une boutique de fripes, choisit une défroque qui lui plait, l'enfile et laisse les vieux atours au commerçant médusé:
'Je ne garde rien. Pas plus les habits que le reste que je considère que la propriété serait une atteinte à la liberté.'
Ses cheveux sont aussi longs que la réflexion qui aboutit à ne pas les faire couper:
'Si je veux les avoir courts, je me fais un chignon.'
Ajoutez à cela la badine de Charlot qui lui sert de balancier sur la corde raide des trottoirs et ce qu'il appelle son bijou:'C'est ma voix. Plus on demande à la voix, plus elle vous donne. C'est également vrai pour d'autres organes.' Sans oublier sa guitare:'Je l'ai baptisée Pitchounette. Je l'ai payée mille francs il y a dix ans. Elle est fantstique.'
Là s'arrête l'inventaire puisque l'idole aux disques d'or et chapiteaux géants ne possède ni voiture, ni permis de conduire, ni maison de campagne, ni même de logis:'je viqs comme un vagabond. J'habite chez des copines le temps d'un coup de foudre, c'est-àdire un soi, une semaine ou un mois. Parfois je m'installe à l'hotel.' Ces soirs-là les bagagistes ne se font pas des hernies puisque son sac noir ne recèle qu'un tube de gomina, des cassettes, un carnet d'adresses, un passeport, trois tubes de dentifrice, du linge propre pour le lendemain et un briquet plein d'eau dont il asperge volontier les fumeurs.
Né il y a vint-six ans dans la droite, il a voté pour Mitterand en 1981:'Je m'étais dit que le changement soulagerait peut-être la France comme cela fait du bien de se débarraser de chaussures trop petites. Après cinq ans, je conviens que les socialistes ne sont ni meilleurs ni piores que leurs prédécesseurs ont moins d'humour' Curieux garçon.
Marginal par rapport aux marginaux. Les anciens combattants le branchent. 68 lui fait horreur:'C'est une révolution ratée dont il ne vaut mieux pas se vanter.'
Premier prix de diction, de comédie moderne, de comédie classique et de tragédie au conservatoire de Marseille, il décroche une licence de lettres à la Sorbonne avant de se tourner vers la chanson par mysticisme théâtral:'Un soir après avoir vu Planchon endormir le public avec 'Tartuffe' je me suis avisé que la scène perdait son impact populaire.' Il s'est donc mis à écrire et puis-parce que c'est à la mode-à composer: 'C'est une sophistication contemporaine que de vouloir changer de mélodie à chaque chanson.' Comme il croit voir une lueur de sympathie dans mon oeil, il en profite lâchement pour m'asséner une citation d'Heidegger dont il devine que je suis peu familier:'L'opéra est le véhicule supérieur de la fluidité des sentiments.' Suit une formule de Gombrowicz qui m'échappe totalement et l'évocation d'un retour aux sources:'J'ai eu la révélation artistique en lisant les fables de la Fontaine.'
Six ans plus tard, il quitte le foyer familial:'Mes parents souhaitaient que je fasse polytechnique pour me voir défiler le 14 juillet à la télévision. Je les ai rassérénés en leur expliquant que le métier que j'avais choisi leur donnerait l'occasion de m'apercevoir bien davantage sur le petit écran.'
Les débuts sont naturellement difficiles. Il fait la manche dans les restaurants et le faux aveugle devant les églises: 'La canne blanche est ce qui marche le mieux, avec trois parvis, je ramassais cent cinquante sacs par jours.'
Quand il monte en scène, l'accueil est frileux:'Les gens rechignaient à payer quatre-vingt balles pour entendre un type tout seul.' Aujourd'hui, il n'y a guère plus de monde autour de lui, mais la salle est remplie:'Ma seule concession a été de brancher ma guitare sur cinq synthétiseur polyphoniques qui ont parfois des sonorités d'orgue.' Anti-clip, il stigmatise le culte des moyens:
'Pourquoi un océan de paillettes? Pourquoi trois mille projecteurs? Il ne faut pas donner trop d'images au public si l'on veut qu'il garde sa faculté d'imagination. Le spectre-acteur ne mérite pas seulement son spectacle en payant son billet. Il doit aussi avoir du talent' Et d'appeler jacques Brel à la rescousse: 'La chanson est une toute petite chose qui a énormémént d'importance.' Rien ne le fait plus enrager que sa réputation d'art mineur:'Qu'attend-t-on pour détaxer le music-hall comme les autres spectacles?' Il achève un mémoir au fil duquel il a répertorié les dix mesures qui permettraient de sauver à la foi la chanson française et l'industrie du disque. Obsédé par les chevaux ailés (sa société est à l'enseigne de Pégase), stakhanoviste du concert (il en a donné quinze cent en six ans et demi), il est le seul artiste à la mode que ne terrorise pas la perspective d'un contrôle fiscal: 'Mon comptable est tellement obnubilé par les impots, qu'il n'a jamais opéré aucune déduction. Le jour ou le contrôleur se pointera il devra me faire un chèque de remboursement'.
Jean-Félix et René sont ses deux frères.
L'un est guitariste virtuose, l'autre réalisateur de cinéma. Avec la bénédiction d'un père dont les idées sont encore plus largeque les ponts et chaussées qu'il a construits:'Il ne nous a jamais demandé que d'être honnêtes.'
Accalmie dans les précipitations du ciel. Ce sont les formules qui pleuvent maintenant:'La poésie consite à ordonner savemment un désordre.' Dix seconde pour me laisser apprécier puis il enchaine: 'La vision rupestre qu'au XVIIIe siècle les nobles avaient de l'encanaillement a abouti à l'esthétique de la négligence.'
Encouragé par mon silence admiratif, il parle de l'inconscient collectif comme Mireille Mathieu de sa dernière indéfrisable.
L'hiver prochain verra son retour au théâtre:
'Jean-luc Moreau m'a proposé d'être le Dom Juan de Molière et j'ai accepté.'
D'ici là il aura fini une série de contes philosophiques sur le thème de la providence, un ouvrage de science-fiction totale, une chanson de trente minute, un ballet classique, un Opéra-rock intitulé Athom Le rebelle, un feuilleton d'animation qu'il dessinera lui-même, un disque en espagnol et toutes les partitions de scène qu'on ne manquera pas de lui commander après le succès de celle qu'il a écrite pour Pierre Richard et Rufus. Je risque une hypothèse : ne serait-il pas mégalomane? la réponse est immédiate: 'Cause toujours... La seule façon d'être sincère, c'est de faire ce qu'on a envie de faire...'

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